Katinka Bock - Portrait





Publié dans la revue Zérodeux , 2020


Cet automne 2019, l’artiste allemande Katinka Bock (1976-) expose pour la première fois dans deux lieux de Paris, où elle vit pourtant depuis 20 ans. L’exposition du Prix Marcel Duchamp au Centre Pompidou et Tumulte à Higienópolis à la Fondation Lafayette Anticipation, permettent à la fois de retrouver les axes principaux de recherche de l’artiste et de sonder les évolutions d’un travail de premier ordre sur la scène contemporaine internationale.  

Katinka Bock porte un attention singulière aux lieux qu’elle investit tout en évoquant souvent un « ailleurs » analogique. Ainsi, l’oeuvre monumentale Rauschen (1), exposée dans Tumulte à Higienópolis à la Fondation Lafayette Anticipation, est recouverte des plaques de cuivre de l’ancienne toiture du Anzeiger-Hochhaus, haut lieu de production éditoriale à Hanovre, en Allemagne. Depuis le milieu des années 2000, la volonté de l’artiste de se confronter à une spécificité architecturale, tout en essayant de s’extraire des lieux, en les ouvrant, en jouant avec la limite des espaces révèle son goût pour une forme de « débordement » : le bord permettant d’être, depuis l’intérieur, au plus proche de l’extérieur. Ainsi pour le Printemps de Septembre à Toulouse en 2007, Katinka Bock créait déjà, comme souvent dans ses sculptures, un mouvement de balancier entre un arbre jeté dans le courant et un bloc de bois exposé à l’intérieur, le retenant par un câble (Hysteros, 2007). À la Fondazione Pastifico Cerere à Rome en 2009 (Geschwister, 2009) comme à l’Institut d’art contemporain en 2018 (Personne, 2012 et April Personne, 2013), elle lie des œuvres par paires, l’une étant exposée aux intempéries à l’extérieur, l’autre séchant lentement à l’intérieur. Complémentaires, chacune s’intègre dans un paysage donné, la nature ou la ville pour l’une, l’exposition pour l’autre, évoquant la philosophie chinoise et son aspiration à réunir des éléments considérés comme opposés en Europe : l’ombre et la lumière, le ying et le yang, le féminin et le masculin, l’intérieur et l’extérieur, et mettant ainsi en évidence la circulation des énergies dans tous êtres et toutes choses.  

Pour d’autres expositions, ce lien entre « dehors » et « dedans » est le fruit d’une étude du contexte socioculturel plus qu’architectural des lieux qui l’accueillent. Dans Zarba Lonsa aux Laboratoires d’Aubervilliers en 2015, o_o__o au Mercer Union de Toronto en 2016 et Tomorrow’s Sculpture, Radio à l’IAC de Villeurbanne en 2018, des objets ont été troqués contre des sculptures qui s’exposent dans les commerces ou chez les habitants de la ville. Ainsi, les œuvres se fraient une place dans une boucherie, un bazar, un salon de coiffure ou dans un appartement. Une fois encore le souffle circule, l’« ici » renvoyant donc souvent à un « ailleurs ».

Dans Tumulte à Higienópolis, la sculpture Rauschen évoque un autre espace et porte sur sa surface les stigmates d’une vie antérieure - les bombardements de la seconde guerre mondiale notamment. Le passage du temps, sujet central de la pratique de Katinka Bock, se matérialise dans ses sculptures. Chaque œuvre est en effet chargée d’une histoire qui lui est propre, d’un passé qui laisse souvent des traces. Avant d’être exposées dans Radio Piombino, au festival The Common Guil de Glasgow en 2018, les œuvres ont été déposées dans différents lieux publics et privés de la ville, enregistrant pour un temps les données de leur environnement. Une fois réunies, chacune ayant en mémoire sa précédente adresse, elles composent une cartographie invisible, incomplète et subjective de la ville de Glasgow. À Luxembourg une première colonne en bronze Population (high culture) 2018 a été longuement exposée aux intempéries sur le toit du Mudam, le point le plus haut du musée, quand la seconde, Population (low culture) 2018, a été plongée dans l’Alzette, la rivière qui passe en contre bas et qui traverse la ville. Ces sculptures jumelles, comme deux témoins du temps qui passe, s’apparentent à de véritables portraits en creux de Luxembourg. Cette année, Toxic Fountain, 2019 une cuillère monumentale en cuivre, s’oxyde en récoltant l’eau de pluie devant la Fondation Lafayette Anticipation et de larges tissus bleus ont été installés dans une rue du quartier du Marais plusieurs mois avant le début de l’exposition du Prix Marcel Duchamp pour s’imprégner littéralement de leur environnement. Chacune des œuvres de Katinka Bock est donc toujours dans un état transitoire, en perpétuel changement. Elles se métamorphosent ; le liquide devenant solide, le lourd devenant léger, l’humide devenant aride. Le paysage tout entier se renverse parfois, l’horizontal devenant tout à coup vertical.

Ces métamorphoses ostensibles attestent de la superposition du temps de l’exposition et du temps de production faisant de l’espace de monstration un atelier ouvert. Ce sont les matériaux et les processus qui leur sont appliqués qui laissent entrevoir un fonctionnement de la pensée autant qu’une méthodologie de travail. En 2011, elle dépose au cœur du Parc de Sculpture de Cologne des plaques de terre crue qui enregistreront ici encore le temps qui passe, avant que leur cuisson n’arrête cette transformation. À l’IAC de Villeurbanne, dans l’installation Autumn 2018, ces mêmes plaques forment un sol, elles sont foulées par les visiteurs le soir du vernissage, puis prélevées pour être cuites avant de réintégrer l’exposition quelques semaines plus tard. Ainsi, pendant sa durée et sous les yeux des visiteurs, les œuvres se créent en l’absence de leur créatrice. Katinka Bock se positionne en retrait et c’est l’exposition elle-même qui souligne la multiplicité des temporalités qui la composent. Si l’artiste dit « l’abandonner physiquement lors du vernissage » (2), elle confère aussi aux œuvres un souffle de vie leur permettant une évolution autonome. L’eau s’évapore, les plantes poussent, l’air extérieur s’engouffre par une fenêtre laissée ouverte. Dans ces environnements changeants il faudra donc prendre soin d’œuvres précaires, en déséquilibre, fragiles, instables, comme autant « d’horloges toujours en retard »(3) à remonter.

Katinka Bock s’accommode volontiers du caractère aléatoire des processus qu’elle met en place, ayant « souvent l’impression d’effectuer un pas de tango entre ce qui est aléatoire et ce qui est dirigé » (4). Elle développe une série de gestes qui s’impriment dans des matériaux chargés d’une énergie tellurique. Elle coule directement le métal en fusion sur les objets plutôt que d’en faire des moules, emprisonnant dans la représentation du cactus, les résidus de sa chaire (Smog, 2017-2019). Elle plie ou déplie, jette ou écrase les feuilles d’argile - comme autant de pages blanches - dont la qualité intrinsèque est l’absence de forme primitive. Comme du papier journal, elles servent à emballer des objets trouvés (5) ou collectés (6) avant de les cuire. Disparaissant pendant la combustion (7), tout en transférant leurs essences dans leurs enveloppes, les objets dits « de désir » deviennent formes fantômes. Comme les gestes de l’artiste et le caractère quasi performatif qu’ils impliquent, l’absence de ces objets est le sujet principal de la pièce.

Dans un corps à corps avec la matière Katinka Bock porte, étale, déplace. Ce mouvement physique permanent fait émerger au fil de sa pratique un intérêt prégnant pour la mesure. Ainsi Umland (8) (2007 - 2011) dont la traduction littérale serait « les alentours » est une sculpture dont les « gestes » ont pour objet de circonscrire le lieu qui la reçoit, d’en délimiter les contours, et de les signifier en y apposant des marques. Outre les espaces, Katinka Bock mesure aussi les corps dans Horizontal alphabet (red) 2014, où elle compose au sol un appareillage de briques en terre chacune de la dimension exacte d’un pied ou d’une main d’un habitant de Marrakech. D’ordinaire standardisées, les briques sont ici toutes différentes, renvoyant à nouveau à une multitudes d’individus. À chaque nouvelle exposition, les œuvres se déplacent, se regroupent ou s’isolent. Elles échangent et dialoguent au gré des accrochages que Katinka Bock qualifie de « situations » (9) dans lesquels il s’agit de trouver la juste place de chaque pièce. Elles s’apparentent donc à autant d’être vivants qui cohabitent dans un espace donné : elles font corps social.

Cette année à la Fondation Lafayette, l’œuvre monumentale Rauschen s’affranchit des contraintes liées au corps de l’artiste. On observe ici dans le travail de Katinka Bock un changement d’échelle. Cette œuvre, dans toute sa démesure - soulignée ici par l’architecture du lieu - nous parle de la grande Histoire plus que du temps atmosphérique. Elle ne rend plus compte ici d’un geste solitaire, mais s’adresse au visiteur en lui imposant avec une autorité quasi religieuse la prise de conscience de son propre corps. L’aspect archéologique de cette forme énigmatique dans laquelle, un par un, il est permis de rentrer, suscite une véritable expérience physique contemplative. Si l’artiste transforme cette matière première « historique » pour en faire une sculpture, elle transforme aussi l’espace qui l’accueille. L’œuvre pourrait-être un antre, une crypte ou un tholos futuriste, elle pourrait évoquer un phénomène géologique entouré de mysticisme, l’Egypte antique et ses lieux sacrés, la science fiction et ses abris post-apocalyptiques…  

Ouverte, l’Œuvre de Katinka Bock, se fait métaphrase de phénomènes physiques comme de concepts philosophiques d’Orient ou d’Occident. Son silence semble affirmer avec toujours plus d’aplomb que l’essentiel est ici, dans le simple mouvement de balancier entre un bol et un poisson.



1 Agrandissement de la sculpture Wunschkonzert, 2019

2 Propos de l’artiste, recueillis par Christophe Gallois, « Où se termine la mer ? », Katinka Bock - Tomorrow's Sculpture, 2018

3 Propos de l’artiste, interview prix Marcel Duchamp, centre Pompidou

4 Propos de l’artiste, recueillis par Béatrice Gross, The Art Newspaper n°13, novembre 2019

5 Palomar II, 2019

6 Pendant l’exposition Zarba Lonsa aux Laboratoires d’Aubervilliers en 2015

7 Rappelant le procédé de la cire perdue

8 Un « corps » en métal, portant un objet au bout de chacun de ses membres

9 Propos de l’artiste, entretien vidéo, Tomorrow’s Sculpture / Radio, Institut d’art contemporain de Villeurbanne.



Katinka Bock, Smog III – IX, 2012
Bronze
Courtesy de l’artiste et de Meyer Riegger, Karlsruhe/Berlin et Jocelyn Wolff, Paris




Katinka Bock, Rauschen, 2019
Cuivre, fibre de verre / copper, fibreglass
Courtesy de l’artiste et de Jocelyn Wolff, Paris, Meyer Riegger, Karlsruhe/Berlin et Great Meert, Bruxelles Œuvre produite par /Work produced by Lafayette Anticipations


Katinka Bock, Feuilles de températures, 2019
Cuivre, corde à linge / copper, clothesline

A gauche / on the left
Smog Jeans, 2019
Bronze, jeans, brique / bronze, jeans, brick

Au fond / on the background 
Smog Newton, 2019
Bronze

Toutes les œuvres / all works:
Courtesy de l’artiste et de Jocelyn Wolff, Paris Œuvre produite par /Work produced by Lafayette Anticipations




































































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